Comment le passé religieux peut-il être
en dialogue avec la culture d'aujourd'hui?
Le mercredi, 23 septembre dernier,
dans le cadre de l'ouverture des
Archives des jésuites au Canada ,
une TABLE RONDE a été organisée par les jésuites .
La question proposée pour l'échange était : Comment le passé religieux peut-il être en dialogue avec la culture d'aujourd'hui?
Trois panélistes se sont exprimés :
Mme Céline Widmer, directrice des Archives des jésuites au Canada
Mr. Michael Knox, SJ, Historien
M. John Porter, du Musée des Beaux-Arts du Québec
La table était animée par M. Louis Balthazar, de l'Université Laval et de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQUÀM
Voici le résumé des interventions des panélistes et quelques photos.
Le lien entre le passé religieux et la culture aujourd'hui
par Céline Widmer
Résumé de présentation
Dans le monde d'aujourd'hui, à l'ère de la souveraineté de la technique, où le progrès et l'innovation se présentent comme de première importance, il est navrant de voir l'histoire trop souvent perçue comme une science accessoire. Outre une poignée d'intéressés, les têtes sont principalement tournées vers l'avenir, minimisant ce que nos ancêtres nous ont transmis. Pris pour acquis ou considéré comme un dû, le legs historique n'est pourtant pas à prendre à la légère pour quiconque s'intéresse à la place qu'il occupe dans la société. Pour ne pas perdre cette mémoire, on se doit de ne pas renoncer à notre passé, car toute civilisation est portée par son histoire; qu'elle le veuille ou non. On a avantage à revenir en arrière pour mieux comprendre, préparer puis affronter le présent avec un bagage, un contexte, qui nous permet ainsi de ne pas subir l'histoire.
Le peuple canadien a été fortement influencé par la présence religieuse depuis le début de son existence et l'ignorer ou le réfuter, que l'on soit croyant ou pas, renvoi à fermer les yeux sur une partie de nous-mêmes. Depuis les années soixante, les acteurs d'une révolution ont rejetés un monde, en négligeant le fait qu'ils étaient eux-mêmes imprégnés de ce passé, duquel ils ne pouvaient se soustraire. En jugeant pouvoir vivre sans ce dernier et en ne transmettant pas ce passé « religieux », il s'en est suivi une grande perte d'identité et une incompréhension historique, surtout chez les jeunes générations.
On parle très rarement de ce que la révolution tranquille nous a fait perdre, pourtant le manque est là; on dirait même « qu'il brille par son absence ». La société se félicite plutôt de ce vent de changement, sans se questionner sur ce qui s'est envolé. Cinquante ans plus tard, on se pose la question, face à un patrimoine fragile; on s'inquiète d'avoir peut-être agi de manière trop impérative.
En tant qu'archiviste et directrice du Centre d'archives des jésuites au Canada , je constate le rôle extraordinaire du patrimoine documentaire dans un objectif de retour vers notre passé. Il appui l'ensemble des sphères patrimoniales, qui sont toutes interdépendantes, les unes des autres. Les documents renseignent et facilitent la mise en contexte des lieux, des objets, mais aussi des événements et des mouvements de pensée. Ils témoignent également des valeurs et des activités des générations antérieures.
Par des travaux d'évaluation, d'inventaire et de mise en valeur, un centre d'archive cherche à donner aux chercheurs l'accès aux documents afin que ces derniers puissent procéder à des interprétations du passé. Toutes réunies, elles constituent une voix médiatrice, qui permet de voir l'histoire de manière plus objective, participant par le fait même à faire le pont entre le passé religieux et la société d'aujourd'hui.
Proposé dans le cadre de la
Table ronde organisée à l'occasion de
l'ouverture des Archives jésuites du Canada
Le 23 septembre 2009
Une étude brève de certains éléments trouvés dans l'historiographie primitive de la Compagnie de Jésus qui contribue à une conversation contemporaine entre histoire religieuse et culture.
Par Michael L. Knox, S.J.
Quand on m'a demandé de réfléchir à la question « Comment le passé religieux peut-il entrer en dialogue avec la culture d'aujourd'hui ? », ma première réaction a été de demander comment quelqu'un pourrait-il logiquement proposer de les séparer de sorte que, en tant qu'entités distinctes, elles puissent converser en toute liberté? Peut-on aisément faire dialoguer un arbre avec son terreau, le corps avec son sang, ou la terre avec le soleil? Faire cela, je le crains, serait pour moi incompatible avec mon héritage ignatien et ma formation jésuite qui m'invitent plutôt à reconnaître la présence active et aimante de Dieu dans l'ensemble de l'histoire humaine. à reconnaître que l'expérience religieuse et l'histoire humaine sont viscéralement liées, par leurs fondements culturels. À bien y penser, c'est peut-être cette conviction profonde parmi les membres de la Compagnie de Jésus qui a mené à ces archives magnifiques.
Si nous devons situer le passé religieux et la culture d'aujourd'hui en dialogue, peut-être devons-nous nommer cette conviction comme l'un des points de départ à partir desquels la Compagnie de Jésus puisse contribuer à cette conversation permanente. Dans son récent article: 'OB COMMUNEM FRUCTUM ET CONSOLATIONEM': Le GENÈSE ET LES ENJEUX DE L'HISTORIOGRAPHIE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS" , l'historien jésuite Robert Danieluk, demande en fait quelle est la contribution des jésuites à l'historiographie. En nous posant cette question, nous pouvons sans doute trouver quelque assistance pour répondre à notre propre interrogation sur l'histoire religieuse et la culture moderne. Dans son article, Danieluk suggère deux éléments.
D'abord, comme l'historien John O'Mally l'a noté ( The First Jesuits , pp. 29-30), la Compagnie de Jésus à ses début était largement constituée d'hommes stratégiquement disperses en Europe et même dans tout le monde connu de l'époque. Ignace, le premier supérieur général et fondateur de l'Ordre, a aussi souligné cet éléments dans les Constitutions des jésuites en écrivant que « Plus il est difficile pour les membres de cette congrégation d'être unis avec leur tête et entre eux à cause de leur si grande dispersion dans les diverses parties du monde, plus on doit chercher des moyens d'assurer leur union. » ( Constitutions, ? 655). Pour maintenir de manière durable cette union, saint Ignace a choisi l'art traditionnel des échanges de lettres. Ainsi quant un jésuite écrivait sur ses expériences historiques à ses supérieurs ou à ses pairs, il aidait de par ce partage d'expérience à la construction d'une plus grande union des esprits et des cour qui favorisait l'unité parmi un groupe en croissance qui faisait face à une diversité de situations.
Ensuite, Danieluk suggère que le penchant jésuite pour la correspondance la chronique et le rappel d'évènements - comme les Relations des jésuites et divers pièces d'exposition des archives en témoignent - était enraciné dans un principe spirituel aussi bien horizontal que vertical. Dans le sens horizontal, comme le suggère l'historien jésuite des tout débuts, Jan Alfonso Polanco, on concevait comme crucial que chaque jésuite puisse participer, autant que possible, à l'expérience de chacun de ses confrères de sorte qu'il puisse demeurer dans un état de communion constante. Du point de vue vertical, le but était que la Compagnie de Jésus puisse collectivement rechercher et articuler les ouvres de Dieu dans sa mission qui était - et qui est toujours - enracinée de quelque manière dans la volonté du Christ son Seigneur. Une raison d'être qui, si on se rapproche de notre terrain, comme l'a noté l'historien canadien Lucien Campeau, S.J., semble bien au cour des Relations jésuites de la Nouvelle France (La mission jésuite parmi les Hurons, 1634 - 1650).
Quant à mes propres efforts ici ce soir, je pense que ces éléments pédagogiques trouvés à la racine même de l'historiographie jésuite peuvent de fait être des points importants dans tout dialogue entre l'histoire religieuse et la culture. Car ils incident à croire que l'écriture et la préservation de l'histoire est principalement partage d'expériences de sorte qu'une union des cours puisse exister parmi une diversité d'expériences humaines, de sorte aussi que la communio puisse fleurir. Pour les jésuites, cette union est inévitablement enracinée dans un désir de s'approcher toujours plus de l'aspect divin de notre histoire humaine, et je suis bien certain que tout ce que vous trouverez dans les murs de ces archives exprime ce désir, puisque les jésuites ont cherché un Dieu actif qui est véritablement un Dieu de et dans l'histoire.
Les archives et l'actualité de notre patrimoine religieux
par
JOHN R. PORTER
président de la Fondation du
Musée national des beaux-arts du Québec
Résumé
Au gré d'une double carrière d'universitaire et de muséologue, le conférencier aura eu maintes occasions de mesurer l'importance des archives dans la mémoire des communautés religieuses et dans l'actualisation de leur patrimoine artistique.
Au fil de ses recherches et découvertes, il aura notamment contribué à mettre en valeur des éléments cruciaux de l'héritage des Jésuites au Québec. Ainsi, il y a 25 ans, mois pour mois, il rendait possible la présentation de plusieurs ouvres inédites associées aux Jésuites de l'époque de la Nouvelle-France, dans le cadre de l'exposition Le Grand Héritage organisée par le Musée du Québec à l'occasion de la visite à Québec de Sa Sainteté le pape Jean-Paul II.
La problématique d'un passé religieux en lien avec la culture d'aujourd'hui s'inscrit par ailleurs dans une perspective plus large, la question du patrimoine des communautés religieuses se révélant indissociable de celui de l'ensemble de la collectivité.
Pour John R. Porter, le patrimoine est un tout qui vit et qui fleurit à tous les temps, de génération en génération. En la matière, tout est affaire de connaissance, de reconnaissance, d'appropriation et de transmission.