Pour une théologique de la Croix :
La nécessité de penser théologiquement le réel haïtien après le 12 janvier 2010
A près plus de trois semaines du puissant et dévastateur séisme du 12 janvier dernier, je confesse avoir regardé, non seulement une ou deux fois, mais une multitude de fois la plupart des images ou photos relatives à cet événement qu'on a beau qualifier d'apoca-lyptique. Étant loin de ma terre natale, c'est ma façon à moi de participer aux douleurs de mon peuple. C'est aussi une manière de forcer mon pays à renouer un pacte, tant soi peu fébrile, avec l'existence au-delà de la destruction et de la fatalité.
Ces images vues et revues portaient en elles-mêmes une mission assez particulière : celle d'attester de ma propre existence et d'offrir un extraordinaire support à ma tremblotante mémoire. Toutefois, de tout ce que j'ai vu, une seule photo, prise sous différents angles et peut-être par différents photographes continue de hanter mon intellect et d'attiser mon intelligence. J'écris donc ces lignes pour essayer de l'exorciser mais aussi pour lui donner de la chair, lui pourvoir d'un « corps d'expression ». Il s'agit du Christ solitaire, fidèlement cloué sur sa croix, serein et intact, témoin unique et privilégié de ces ruines - qu'Il feigne ne pas voir - et qui fut jadis cette belle église du Sacré-Cour de Turgeau. Je disais à mon frère Yves combien cette photo était devenue une image et combien cette image arrivait à loger de manière progressive dans ma mémoire, sans y avoir été pour autant invitée. Lui, il n'avait pas encore vu cette photo mais il a conclu que ce peuple qui est le nôtre et cette réalité qui est la nôtre sont « faiseurs de symboles ». Je ne pouvais que me rappeler cette fameuse et programmatique expression de P. Ricour (1913-2005) selon laquelle, « le symbole donne à penser ». Cette expression heureuse conjuguée à la conviction de mon frère constitue le fondement théorique par excellence de cette présente réflexion qui se veut théologique.
Le 16 novembre 1989, les soldats salvadoriens firent irruption à l'université des jésuites au Salvador, profanant ainsi ce haut lieu d'enseignement supérieur, d'analyse et de réflexion. Cette profanation culmina dans l'assassinat de six Jésuites et de deux de leurs collaboratrices. Dans le sang du recteur Ignacio Ellacuría s.j. , l'un des six, baignait le seul et unique livre tombé de sa bibliothèque, celui du théologien protestant allemand, Jürgen Moltmann (1926 - ) : Le Dieu crucifié . C'est donc ce livre que je me suis acheté en novembre dernier en hommage Au 10 e anniversaire des martyres de la UCA (Universidad Centro-Americana) du Salvador. Ce livre se trouvait sur mon bureau quand mon neveu m'a appelé vers 23 heures (heure de Paris) pour m'enjoindre à regarder les nouvelles d'Haïti sur CNN . Les images étaient encore assez rares mais amplement suffisante pour laisser poindre avec netteté le profil d'un peuple crucifié, me rappelant la profondeur et la pertinence de la pensée de Moltmann. Je n'arrêtais pas de penser que c'était Dieu lui-même qui est crucifié au milieu et dans la chair de son peuple crucifié. Un Dieu crucifié dans un peuple crucifié doit nous conduire nécessairement à penser la croix, à reconduire la théologie à sa vraie source et à ramener l'Église en général et l'Église d'Haïti en particulier à l'essentiel de la vie chrétienne.
Le défi que lance J. Molmann aux penseurs haïtiens et aux théologiens en particulier, et dont je voudrais faire écho ici, c'est celui de penser la théologie dans ce peuple et avec ce peuple aujourd'hui. En ce sens, pour que la théologie devienne authentiquement « contemporaine » du monde actuel et de la réalité haïtienne d'aujourd'hui, il faut absolument qu'elle soit capable de penser à l'intérieur des souffrances, des traumatismes et des blessures de ce monde et plus précisément du peuple haïtien blessé et mutilé. Faire la théologie aujourd'hui en Haïti c'est de penser concrètement avec et à partir de ceux qui souffrent dans toutes les dimensions de leur existence d'hommes et de femmes. Faire la théologie aujourd'hui exige de mettre sa pensée à l'écoute d'une réalité post-sismique et d'y repérer les éléments qui témoignent de la présence même impuissante de Dieu à côté et au milieu de son peuple. Il s'agit d'opposer un refus catégorique à toute forme de penser qui voudrait voir dans le tremblement de terre un châtiment, ou - ce qui revient presqu'au même - un abandon de la part de Dieu. Il importe au contraire de scander avec J. Moltmann, et ceci du plus profond de nous-mêmes, que « Dieu n'est nulle part plus puissant que dans cette impuissance. Dieu n'est nulle part plus divin que dans cette humanité » [233]. Bref, il s'agit de repenser théologiquement la croix et les défis qu'elle pose à l'expérience chrétienne comme telle.
P. Ricour nous dit que tout symbole invite à penser dans la mesure où tout symbole renvoie au-delà de lui-même à autre chose. J. Moltmann va un peu plus loin en affirmant que « le symbole de la croix dans l'Eglise renvoie au Dieu crucifié, non entre deux cierges sur l'autel, mais entre deux voleurs sur le Calvaire des hommes perdus, devant les portes de la ville » [51]. Il invite, ajoute-t-il non seulement à penser, mais encore à repenser et à changer sa pensée. Et j'ajoute qu'un changement de pensée doit être concomitant d'un changement d'imaginaire qui débouche sur la transformation de notre façon de faire et d'être. Par conséquent, le symbole de la croix conduit donc hors de l'Eglise, et du désir du religieux à la communion avec ceux qui sont rejetés et perdus. Sans la contradiction de la croix et le chambardement de valeurs qu'elle entraîne, la croix peut devenir idole et « n'invite plus à changer sa pensée, mais à mettre fin à la pensée dans l'auto-confirmation. » Le tremblement de terre du 12 Janvier est venu nous rappeler cette vérité profonde. Au fond, cet événement, qui est de fond en comble contraire à la volonté et à la nature de Dieu qui est amour pur et simple, peut être porteur d'un message de vérité. Cet événement nous rappelle tous que la sécurité n'est pas forcément là où on la cherche. Peut-être notre Église a-t-elle été en train de s'installer un peu, de s'accommoder ou de s'éloigner un tout petit peu de la réalité de croix que vit la grande majorité des chrétiens d'Haïti, qu'ils soit protestants ou catholiques. Cette réalité de croix est d'autant plus interpellante qu'elle embrasse aussi et surtout la totalité du vécu de la grande masse haïtienne encore paysanne et à majorité vodouisante dont l'existence a été non seulement oubliée mais méprisée par l'état et par une partie de notre Église.
C'est pour ne pas fuir la croix ni faire d'elle une idole que s'impose aujourd'hui plus que jamais une théologie qui ose penser la croix ou qui se laisse interpeller et convertir par elle. Cette théologie sera chrétienne dans la mesure où elle est capable de trouver son identité et fondement dans la croix du Christ. Voilà pourquoi il faut rappeler avec Moltmann le fait que la théologie de la croix ne peut pas être un simple chapitre de la théologie, mais carrément le signe de toute théologie chrétienne et le centre de tout ce que nous osons dire - et ceci toujours de manière approximative et asymptotique - de Dieu à partir d'une perspective chrétienne. Nos énoncés, notre soi-disant « discours » sur Dieu doit puiser son fondement dans l' Ur-Ereignis de la crucifixion du Christ. C'est la croix qui doit constituer le véritable point de départ de la réflexion théologique proprement chrétienne : « Ou bien Jésus abandonné de Dieu est la fin de toute théologie, ou bien il est le commencement d'une théologie et d'une existence spécifiquement chrétiennes et donc critiques et libératrices » [11]. Grâce à la centralité de l'événement de la croix, la théologie s'émancipe de toute abstraction stérile pour devenir une praxis libératrice car « décrucifiante ». Par conséquent, prendre au sérieux la réalité de notre peuple, sa crucifixion, son insupportable cri de douleur, sa révoltante faim, sa frustration millénaire, sa fatigue chronique, ses angoisses et son existence agonique, c'est précisément faire du Crucifié le critère absolu de la théologie.
La théologie comprise comme une théologie de la croix telle que nous venons de la décrire en prenant appui sur la pensée de J. Moltmann exige une autre forme d'Église, une autre façon d'être et de faire Église dans un endroit comme Haïti et dans un contexte post-sismique. Si la croix est le critère par excellence de la théologie chrétienne, cette théologie ne peut en aucun cas et à aucun moment tolérer une Église qui se complait dans l'auto-satisfaction et l'auto-reproduction. Cette théologie est tout-à-fait incompatible avec une Église qui se contente de sa performance institutionnelle qui débouche nécessairement sur des dynamiques de pouvoir et de compétition malsaine. La théologie de la croix rappelle à l'Eglise sa vraie vocation qui est précisément celle d'être avec et pour les plus faibles, d'opter pour les plus vulnérables en partageant leur vie et leurs conditions. La théologie de la croix, avons-nous dit plus haut, conduit hors de l'Eglise, de la même manière que le tremblement de terre conduit le Christ crucifié hors des beaux murs de l'église du Sacré-Cour et les théologiens hors des séminaires et des centres spécialisés de théologies. Théologiser à ciel ouvert, hors des murs, c'est de redonner aux anciens et nouveaux pauvres, aux 300.000 blessés, à plus de 4.000 nouveaux amputés, à 1.2 million de sans-abris, aux nouveaux orphelins, aux nouveaux handicapés, aux 3 millions d'affamés de toujours et d'aujourd'hui, aux familles de plus de 300.000 morts et de plusieurs dizaines de milliers de personnes dont on est sans nouvelles, leur vraie place dans l'Église. C'est de les restituer dans leur situation de destinataires privilégiés de la Bonne Nouvelle et de leur donner des raisons pour entrevoir que cette Bonne Nouvelle est non seulement proclamée mais passible de devenir réalité dans leur vie. La théologie de la croix conduit hors de l'Église, le tremblement de terre dé-privatise le Christ et remet encore une fois les pasteurs aux côtés de leur peuple, là où ils doivent être. Au moins pour quelques jours, l'autel ne sépare plus le peuple de Dieu de son prêtre. Désormais la reconstruction de l'autel doit intégrer la question de l'amélioration de la qualité de vie de tout un peuple. Comme dirait le P. Pedro Arrupe s.j., la célébration authentique de l'eucharistie doit passer par la possibilité pour chaque haïtien, chaque haïtienne d'avoir accès au moins à un repas chaud par jour.
Le Christ du Sacré-Cour dans sa nudité et sa fidélité à sa croix, semble ne plus vouloir s'enfermer dans nos cultes, nos pieuses pratiques et nos traditions obsolètes. Il ne veut plus être prisonnier de nos temples, de nos fameuses associations caritatives, de nos belles et somptueuses liturgies et de nos bonnes ouvres. Il veut être libéré de notre appareil religieux souvent trop sophistiqué pour pouvoir libérer avec spontanéité les hommes et les femmes en vue d'une pratique libératrice de la vraie religion, une religion totalement désintéressée qui les remette debout et qui les rétablisse dans la juste relation avec le Père. La théologie de la croix ordonne aux pauvres et aux marginalisés une compréhension de leur croix comme étant la croix même du Christ pour pouvoir ainsi « se libérer de leur résignation et de leur apathie dans la souffrance » [65]. Une théologie de la croix, correctement conçue, prohibe aux pauvres d'exalter la souffrance ou de voir en elle la volonté de Dieu - car ce serait avoir une trop piètre opinion d'un Dieu qui est et qui se révèle comme don éternel et sans fond de son amour-, par contre cette théologie invite les pauvres à découvrir la présence amoureuse du Dieu crucifié dans leur propre crucifixion. C'est seulement à partir de cette découverte que l'espérance peut jaillir et que des chants d'action de grâce peuvent et doivent authentiquement retentir. De là, le peuple de Dieu, crucifié avec son Dieu, peut lui-même poser l'acte théologique par excellence : rendre témoignage de la fidélité, c'est-à-dire du caractère fondamentalement véridique de son Dieu.
Pour Karl Barth (1886-1968) , « Jésus le crucifié c'est l'image du Dieu invisible ». H. U. von Balthasar (1905-1988) n'a aucun problème avec cette affirmation mais à condition que la croix soit placée correctement dans le contexte englobant de l'Incarnation. Cependant pour le théologien de Lucerne, en Jésus-Christ, il s'agit d'une visibilité qui s'achève dans l'obscurité. Celle-ci a lieu non seulement dans la passion ou sur la croix, mais dès l'incarnation : « Dieu s'exprime et se présente, l'Esprit libre et infini se crée un corps d'expression dans lequel il peut certes se révéler mais plus encore se dissimuler comme étant celui qui est indiciblement élevé au-dessus de tout ce qui est et peut être conçu en dehors de lui » ( La gloire et la croix I , [386]). Voilà pourquoi il est tout à fait légitime qu'on s'interroge sur la présence efficace de Dieu dans des moments difficiles car on peut avoir l'impression que la traduction et l'expression du divin dans le quotidien se font de plus en plus comme le « Dieu voilé et incompréhensible ». En effet c'est aussi là le moment le plus hautement esthétique de la révélation. En adoptant le langage humain pour dire Dieu, Jésus ne force pas la nature humaine à tendre au surhumain, en cherchant à surprendre, à être plus grand, plus éclatant, plus célèbre et plus étonnant que tous les autres ; il devient homme comme tout le monde, avec et pour tout le monde, jusqu'à la limite de la méconnaissance. Esthétique non élitiste certes, mais absolument libératrice, car comme le dit si bien Cyrille de Jérusalem (315-387) : « Dieu a étendu ses mains sur la croix pour embrasser les limites du globe terrestre.» En effet, une théologie rigoureuse de la croix est dans son essence même une esthétique théologique car le Christ sur la croix n'est pas seulement serein mais aussi beau, car déjà exalté, réintroduit dans la gloire éternelle du Père. Il est d'autant plus beau qu'il relève les souffrants et les humbles de leur misère, les remet debout ; car il faut bien être debout pour embrasser la croix et participer de la gloire du Christ.
Une théologie de la croix ne peut pas être une mode de plus parmi les autres modes de théologies possibles. Dans un endroit comme Haïti elle doit constituer non seulement une nouvelle façon de penser, de faire et d'être corps du Christ mais aussi cette façon tout autre de concevoir l'existence et d'habiter ce pays. Nous sommes invités à revenir à l'essentiel, à redécouvrir le beau et à promouvoir le bien commun. Encore une fois, et ceci de manière paradoxale, c'est le peuple haïtien, peuple de Dieu, qui nous enseigne, dans son étonnant et courageux témoignage de foi, la meilleure façon de faire et de pratiquer la théologie. Notre tâche est à la fois rude et simple : laisser Christ embrasser la totalité des limites et des possibilités du peuple haïtien et encourager les gens, à se laisser embrasser - comme la femme de la deuxième photo - par le Christ crucifié et par ce fait même déjà glorieux. Etre embrassé et embrassant le Christ, le peuple haïtien cessera d'être et de se comporter en victimes et en blessés de l'histoire pour se transformer en auteur de son histoire et co-créateur d'une existence nouvelle, d'une renaissance placée sous le signe de l'espérance. Tout ceci est possible précisément parce que la croix n'est autre chose que principe de résurrection.
Jean Denis Saint Félix, S.J.
Paris, mars 2010