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Les jésuites au Canada anglais

BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

Au retour d'Haïti

Au début du mois de février, le supérieur provincial des jésuites du Canada français et d'Haïti, le P. Daniel LeBlond, est allé visiter ses compagnons éprouvés. À son retour, nous l'avons interrogé sur son expérience là-bas et sur la situation concrète des compagnons jésuites, des résidences et ouvres de la Compagnie en Haïti actuellement.

Père Provincial, quels étaient vos objectifs en allant là-bas très peu de temps après le séisme qui a frappé Port-au-Prince?

DL : Avant tout, c'était évident que je devais y être. Je me sentais loin, loin des nôtres en particulier. Je voulais entendre nos jésuites, leur faire saisir que la Province est proche d'eux, avec eux. Je voulais les écouter sur ce qu'ils ont vécu et ce qu'ils vivaient. Je voulais leur permettre aussi de se rencontrer parce que dans une situation d'urgence comme celle qu'ils avaient connue, on est beaucoup dans le « faire », mais il faut prendre un temps d'arrêt et nous avons pu le faire. Dans ces rencontres on pouvait chercher à répondre encore mieux à l'urgence qui se vit encore là-bas, mais un autre objectif, c'était de regarder dès maintenant avec eux « l'après urgence » : quelles seront notre présence, notre implication, notre engagement à plus long terme.

Quelles sont les nouvelles du confrère Sainfariste Dérino, puisque votre voyage impliquait de passer par Santo Domingo où il est hospitalisé?

DL : Aujourd'hui, ça va très bien. Quand je suis arrivé là-bas, ça n'était pas le cas, sa santé était en péril. Les médecins ne savaient pas de quel côté ça évoluerait; ça pouvait même être dangereux pour sa vie à cause d'une bactérie qui l'attaquait. Dès que je suis sorti de l'avion, ma première visite a été à la clinique où Nono était. Les rendez-vous étaient pris avec les médecins. J'ai parlé avec Nono et c'était émouvant de l'entendre évoquer l'expérience d'ensevelissement qu'il avait vécue. Quand je l'ai quitté, presque une semaine après, à la fin de ma visite, je l'ai retrouvé dans un état bien meilleur : il n'était plus aux soins intensifs, ses reins avaient recommencé à fonctionner, il mangeait de nouveau, le processus de guérison de sa jambe très brisée était en marche, même si on sait que ce sera un processus long.

Quelles sont les conditions de vie des jésuites de Port-au-Prince, à nos différentes résidences.

DL : Sur la rue Biassou, deux jésuites vont y passer la nuit mais durant le jour ils se joignent aux activités des autres, principalement sur le terrain du noviciat. À Canapé Vert, nos jésuites vivent dans le jardin avec quelques familles et, devant le portique, on a mis sur pied un des centres de distribution de nourriture pour les gens du quartier.

C'est vraiment au noviciat qu'il y a beaucoup d'activité. C'est un quotidien complètement bousculé; c'est comme si on se trouvait après un bombardement. Nos gens vivent dans des conditions précaires, mais, il faut l'avouer, meilleures que bien des habitants de Port-au-Prince qui n'ont plus rien et qui vivent dans la rue. J'ai visité des camps où les conditions sont terribles.

Au noviciat, il y a des vraies tentes, avec des familles, les groupes de médecins qui cohabitent sans eau courante. Il s'installe une dynamique complexe à gérer, un défi en particulier pour Miller Lamothe, le supérieur devenu directeur d'un « camp », tout en ayant la responsabilité des novices. Il y a aussi des demandes d'étrangers qui viennent en Haïti et qui veulent nous rencontrer. L'autre partie du quotidien, c'est d'organiser les services que nous avons mis sur pied avec les jésuites de la Dominicanie. Ça va très bien, mais ça prend beaucoup d'organisation. Chacun trouve sa place et réussit à être efficace. Le premier jour, j'ai vu le P. Ramiro décharger un camion avec d'autres; actuellement il a pris la responsabilité de la pharmacie.

Y a-t-il des nouvelles plus spécifiques à donner sur certains confrères? Certains s'interrogent sur la façon dont le P. André Charbonneau vit cette situation.

DL : J'étais moi aussi inquiet pour André. Mais j'ai trouvé un homme qui, alors qu'il était reconnu pour aimer l'ordre et la stabilité, a su s'adapter tout à fait à ce nouveau « style de quotidien ». C'est héroïque de le voir. Il dort sous la tente, mais on sent bien que ce qui l'aide à aller au-delà de tous les inconforts matériels et psychologiques - quand on pense à la promiscuité qui est imposée par les circonstances - ce qu'il l'aide, c'est le soutien spirituel qu'il peut apporter. À tous les matins, c'est lui qui préside l'Eucharistie. Il partage une homélie remarquable; c'est donc dire que durant la journée, tout cela l'habite. Il offre aussi une forme de « présence aux personnes » qui ont besoin d'être accompagnés. Il y a même eu une conversion au catholicisme d'un Américain qui s'est faite au « camp du Noviciat » - un processus qui était déjà commencé mais dont André a collaboré à l'achèvement. André a sa place. C'est certain qu'il y aura une limite à ce qu'il vit là - il le sait et je lui fais confiance pour juger jusqu'à quand il peut faire ce qu'il fait. C'est que ce quotidien difficile peut s'installer pour longtemps. Même au niveau alimentaire, à son âge, il a des besoins que des plus jeunes n'ont pas.

Je peux parler aussi un peu des deux novices canadiens, Edmund Lo et Artur Suski : ils vont très bien. Ils se sont mis à la tâche dès les premiers moments après le séisme et, dans leur cas, c'est vraiment allé chercher leurs forces, leur générosité. Ils ont décidé de rester et ils répondent de manière très courageuse et très spirituelle. Je les reconnais bien : on sent qu'ils sont dynamisés spirituellement. Les gens sont très contents de leur engagement.

Quelles sont tes constatations sur l'aide humanitaire que la Compagnie de Jésus a offerte durant les semaines qui ont suivi le séisme? Nous ne sommes pas l'ONU! Qu'avons-nous pu faire?

DL : D'abord, la rapidité d'intervention : en quelques jours nos services étaient en place. Ensuite, connaissance du terrain, aussi bien par la Compagnie haïtienne que par la Compagnie de la République dominicaine. Adaptation de cette aide à partir de ce que nous sommes, de nos possibilités en hommes et selon les circonstances. Nous avons conscience qu'il s'agit d'une goutte d'eau, en un sens, mais ce qu'on fait, on le fait très bien. Et cette goutte d'eau, elle est plus importante que nos gens peuvent l'imaginer. Nous apportons aussi une présence humaine et spirituelle par notre manière de procéder, comme jésuites, en donnant, de manière générale, un témoignage de grande générosité.

L'autre constatation importante, dans un autre ordre d'idées, c'est le rapprochement de notre territoire d'Haïti avec la Province des Antilles.

C'était ma prochaine question : comment voyez-vous la collaboration des jésuites de la Province des Antilles, de leur Service jésuite pour les réfugiés et migrants (SJRM)? Qu'est-ce qui ressort de vos conversations avec le P. Polanco, le Provincial des Antilles?

DL : Les relations sont vraiment renforcées. Il y avait des bases qu'on avait commencé à établir depuis quelques années au niveau de la formation et du SJRM. Mais là, nous travaillons vraiment ensemble. C'est vrai de la Compagnie, mais c'est aussi vrai de la société dominicaine qui s'est révélée très touchée et prête à aider; il y a eu là un changement qui a permis une générosité qui, à mon avis, va perdurer.

Et entre nous, jésuites, c'était vraiment remarquable de se retrouver dans le jardin, à parler de notre vécu, à envisager des chemins d'avenir ensemble. C'est un pas important pour la Compagnie de Jésus en Haïti. Il y a là un défi bien sûr : celui de maintenir un leadership haïtien pour ce qui se fait en Haïti, mais de savoir le faire dans la collaboration. C'est une occasion en même temps pour que du positif ressorte de la tragédie.

Avec le Provincial et mes deux délégués en Haïti, nous avons décidé de créer un nouveau comité pour la reconstruction en Haïti et qui commence dès maintenant à se réunir. Il est constitué de jésuites des deux pays ainsi que d'un représentant de la CPAL (la Conférence des Provinciaux d'Amérique latine) qui a été nommé spécifiquement pour assurer les liens avec Haïti.

Et donc, dans quel sens se profile la reconstruction, la réorganisation des ministères des jésuites en Haïti? Quelles voies d'avenir se dessinent, à votre avis, d'après les échanges que vous avez eus là-bas?

DL : Il ne faut pas penser que c'est nous qui allons sauver Haïti. Il faut s'entendre sur ce que nous pourrons faire précisément dans ce processus de reconstruction. Ce sera l'occasion de bien déterminer nos préférences apostoliques. C'est clair qu'on s'inscrit dans une histoire. En ce sens, la reconstruction de tout l'aspect éducation dans le pays sera très important et ça veut dire que Foi et Joie va devoir prendre de la force, jouer un rôle. On s'attend à ça, aussi bien dans notre Province qu'au niveau de la Compagnie universelle. Le Service des réfugiés aussi sera important, avec tous ces gens qui migrent dans les diverses régions du pays qui n'ont pas facilement de quoi les accueillir. Il y a là aussi beaucoup à faire.

Mais c'est clair qu'on ne peut pas tout faire et qu'on ne veut pas tout faire; il faut bien choisir et agir en collaboration : collaboration avec la Compagnie universelle, mais plus précisément avec la Province des Antilles, aussi avec les Provinces d'Amérique latine, avec le JRS des États-Unis qui s'est impliqué. Collaboration aussi, il faut l'ajouter, avec les organismes de la société civile et puis avec l'Église. Car l'Église qui a été très touchée par le tremblement de terre aura des attentes par rapport à la Compagnie; il va falloir discerner et choisir puisqu'on ne peut tout faire.

Et qu'est-ce qu'il va arriver de nos maisons?

DL : La prochaine étape, c'est de les faire évaluer par des ingénieurs - nous avons des contacts avec des ingénieurs portoricains - pour voir plus clair. Nous offrirons aussi les services de ces mêmes professionnels à d'autres congrégations religieuses qui en auront besoin. À partir de ça on verra, on saura l'état exact de chacune de nos maisons. Actuellement on entend toutes sortes de théories, mais il faut avoir de vraies expertises pour pouvoir déterminer ensuite ce qu'on pourra faire. Devra-t-on carrément jeter des parties de maisons par terre et reconstruire? Nous verrons. J'ai l'impression que ça va être long. Il faudra trouver des solutions en attendant, par exemple pour le noviciat. Le noviciat doit continuer et il ne pourra le faire ni dans un camp de réfugiés comme c'est le cas actuellement, ni au milieu d'un chantier de construction.

Une entrevue de Pierre Bélanger, S.J.